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Transmissions et soins psychiques

Cet ouvrage collectif est en vente à l'association sur demande à contact@smc.asso.fr ou au 04.72.65.75.35.

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Présentation

Transmissions et soins psychiques En avril 2008, l’Association Santé Mentale et Communautés organisait à Villeurbanne la quatorzième session du colloque qu’une année sur deux elle propose à un public de professionnels du soin psychiatrique : psychiatres, psychanalystes, psychologues, infirmiers, éducateurs, travailleurs sociaux. Ce colloque, baptisé depuis sa création en 1981 « Cours sur les techniques de soins en psychiatrie de secteur », avait pour thème la transmission – ou plutôt les transmissions. Le présent ouvrage rassemble les textes des dix-neuf professionnels qui y sont intervenus.

Pour Le Littré, la transmission est « l’action de transmettre et le résultat de cette action ». Et l’action de transmettre est définie ainsi : « faire passer des documents, des informations, un mouvement ». Un deuxième sens apparaît ensuite : « faire passer ce qu’on possède en la possession d’un autre ». Dans Le Robert, cette deuxième définition est devenue la première : transmettre c’est « mettre ce que je possède en la possession d’un autre, qu’il s’agisse d’un droit, d’un bien, d’une information ».

A la première page de ce livre, arrêtons-nous un instant sur ce sens particulier du mot qui en est le titre : dans la transmission, un sujet B s’approprie la pensée, l’expérience, les idées d’un sujet A – à l’initiative de ce dernier. Chacun des deux protagonistes est dans une attitude active. Ainsi, chacun des auteurs dont les textes constituent ce livre a accepté librement de transmettre à ceux qui le liront, quelque chose de son expérience, de son savoir, de sa réflexion. De même, chaque lecteur a la liberté d’accepter cette transmission ou de la refuser en fermant aussitôt ce livre. Le caractère actif de ce processus est une notion qui court comme un fil rouge tout au long de cet ouvrage. On la retrouve explicitement dans la citation par plusieurs auteurs de la célèbre phrase de Goethe : « Ce que tu as reçu de tes ancêtres, acquiers-le pour le posséder ».

Dans le domaine des idées, il arrive que ce processus d’appropriation s’accompagne d’un processus d’oubli de la provenance de ce qui a été acquis. Un tel oubli, lorsqu’il est involontaire, et non délibéré comme dans le cas du plagiat, n’est-il pas le meilleur témoignage, tout à la fois de la pertinence de l’idée transmise et de la bonne qualité de la transmission ? Cette idée, cette manière de voir ou de comprendre tel ou tel fait me paraît si pertinente, exprime avec un tel bonheur ce que je ressentais ou percevais sans pouvoir l’expliciter que j’ai l’impression de l’avoir toujours eue en tête ! Les bons exposés ou les bons textes ne sont-ils pas d’ailleurs ceux dont on sort avec le sentiment d’être devenu plus intelligent ?

Encore faut-il que le désir de transmettre soit authentique chez celui qui transmet. Je crois, par exemple, que les communications ésotériques, si fréquentes dans les milieux psy, sont des communications sans véritable désir de voir l’autre s’approprier ce qu’on lui apporte. Il s’agit alors davantage de la démonstration parlée ou écrite d’une appartenance narcissique que d’une transmission. En tout cas, ce critère d’appropriation des idées de l’autre me paraît une bonne manière d’évaluer la valeur d’une communication orale ou d’un texte. Le caractère pluridisciplinaire du Cours qui a réuni les auteurs dont les textes sont publiés ici a-t-il stimulé chez eux davantage le désir de partager que celui de briller ? Au lecteur d’en décider.

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Les textes qui constituent la première partie de cet ouvrage traitent des processus en œuvre dans la transmission. Le premier d’entre eux est celui que René Kaes a consacré à la transmission de la vie psychique et aux contradictions de la modernité. Son propos est très stimulant. Sous sa plume apparaît très vite la citation de Goethe évoquée plus haut et utilisée par Freud pour illustrer son idée du récepteur de la transmission : un sujet actif, co-créateur de ce qui lui est transmis. Mais à partir de là, René Kaës s’engage dans une critique radicale « de ces postulats simplistes qui font de la vie psychique des ascendants le seul déterminant, structurant ou désorganisateur, de la vie psychique de l’enfant. » Pour cela, il s’appuie sur le travail thérapeutique avec les familles, qui met en présence deux ou trois générations de patients : ce qui s’y produit ici et maintenant n’est pas seulement la répétition du passé, le déterminisme historique y est confronté à celui de la rencontre intersubjective. Les descendants ont la capacité de transformer les contenus de la vie psychique de leurs ascendants, par un effet de transmission rétroactive.

Deux points sont à souligner ici : 1. cet infléchissement des concepts de transmission se fait à partir des données d’une nouvelle clinique, celle des groupes et des thérapies familiales psychanalytiques. 2. dans le matériel ainsi recueilli, transparaissent les mutations sociales et culturelles vécues par ceux qui participent à ces nouvelles techniques de soins. Ainsi, nous est implicitement rappelé ce qu’il y a de contingent dans toute tentative de compréhension d’un phénomène. Ce rappel est salutaire auprès des psys de tous poils qui prennent volontiers leurs certitudes du moment pour des dogmes indépassables. Mais René Kaës va plus loin, et s’interroge sur les processus par lesquels les modifications des cadres sociaux ou métasociaux – mythes, idéologies, croyances, religion, rites, institutions – affectent les processus d’identification, de subjectivation et de symbolisation et contribuent à l’émergence de nouvelles pathologies identitaires.

Nous voici donc passés progressivement de la sphère intrasubjective de l’orthodoxie psychanalytique à celle de l’intersubjectivité, puis au domaine des relations sociales. Le texte de Gilles Herreros nous parle de la transcription sociologique du concept de transmission : la socialisation. Dans son propos, comme dans celui de René Kaes, la référence aux différences entre la culture d’aujourd’hui et celle d’hier est un des axes de la réflexion. Un hier pas si lointain puisqu’il va de l’époque des Lumières jusqu’aux dernières décennies, celles qui ont vu les principales institutions sociales se décomposer puis se recomposer. Deux lectures sociologiques de ces changements, et donc des phénomènes de transmission qui les accompagnent, nous sont proposées ici. La première va de Durkheim à Pierre Bourdieu : dans cette perspective, l’essentiel de la démarche sociologique est de mettre en évidence les rouages et les lois qui régissent le corps social, les ressorts cachés de la socialisation - démarche qui n’est pas sans rapport avec la démarche psychanalytique. Ainsi pour P. Bourdieu, les règles qui régissent les structures sociales se reproduisent à l’insu même des agents sociaux qui les font vivre. Ici, la transmission devient reproduction – même si celle-ci n’est pas un décalque à l’identique de ce qui précède. A travers une matrice qu’il a incorporée, dénommée habitus par P. Bourdieu, chacun de nous véhicule à son insu ces règles sociales via les institutions auxquelles il appartient. Ainsi se lèguent les postures de dominant ou de dominé : le mort saisit le vif, selon l’expression de Marx. La deuxième lecture, inspirée de l’œuvre d’un sociologue de la fin du dix-neuvième siècle, Gabriel Tarde, substitue la notion d’imitation à celle de reproduction. L’imitation a de multiples facettes, elle est active ou passive, elle peut s’incarner dans une attitude radicalement opposée à celle de son modèle. L’invention participe de la même dynamique. Deux idées peuvent résumer cette autre approche sociologique : 1. transmettre n’est pas reproduire mais traduire dans la langue d’aujourd’hui les valeurs d’hier, donc exprimer à sa manière le contenu transmis, le modifier. 2. les objets, pas seulement les hommes, en particulier les objets nouveaux créés par la technique, peuvent remplir cette fonction de traducteur. Ils sont porteurs de sens, ils disent quelque chose du lien social, ils rapprochent (le téléphone, internet) ou séparent et éloignent (l’hygiaphone, le digicode).

Ces réflexions théoriques ne sont pas aussi éloignées qu’une lecture superficielle pourrait le laisser penser des préoccupations de ceux qui sont confrontés au soin psychiatrique. Dans la relation entre un soignant et une personne dont le fonctionnement psychique se déroule de façon prévalente sur le registre psychotique, la réalité a une place de choix. Elle est investie à la fois comme un prolongement narcissique de chacun des deux protagonistes et comme véhicule privilégié de la communication. Aujourd’hui, en mode ambulatoire mais encore plus en mode institutionnel, ces nouveaux acteurs sociaux que sont – entre autres - le téléphone mobile, l’ordinateur, le MP3 ou la carte bancaire sont autant d’outils utilisables dans une perspective soignante ou, au contraire, dans le sens des défenses psychotiques. A nous de savoir repérer quel message un soignant ou une institution envoie au patient à travers l’usage qui est fait - ou refusé - de ces nouveaux objets sociaux dans la relation soignante. Et de comprendre ce que le patient exprime de sa vie psychique à travers ses modalités d’usage ou son refus d’usage de tel ou tel d’entre eux.

Notes :

  • Docteur Marcel Sassolas, psychiatre-psychanalyste. Président de Santé Mentale et Communautés, 136 rue Louis-Becker, 69100 Villeurbanne.
  • René Kaës : Psychanalyste - Professeur émérite de l’Université Lumière Lyon II
  • Gilles Herreros : Sociologue – Université Lumière Lyon II.
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